« On se démène chaque jour pour trouver à manger et à boire » : le combat quotidien de la famille Zarii pour survivre à Gaza

L’armée israélienne tue quotidiennement des dizaines de Palestiniens en les prenant pour cible. Parallèlement, Tel-Aviv empêche le volume d’aide nécessaire d’entrer dans le territoire. À Khan Younès, la famille Zarii tente de survivre au milieu des ruines.

Khan Younès (bande de Gaza), correspondance particulière.

Dans les ruines d’une maison détruite, de rares murs sont encore debout, sur lesquels quelques tissus tendus sont accrochés. Des pierres sont empilées tant bien que mal, maigre protection contre les éclats des missiles qui s’abattent régulièrement sur la zone. À l’intérieur, trois tentes usées, de toiles et de cuir fin.

C’est là, sur les décombres de leur ancienne maison de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, que vivent 16 membres de la famille Zarii. Ici, l’intimité n’existe plus et l’hygiène est réduite au strict minimum : un tonneau d’eau presque vide, quelques pots en guise de toilettes, une minuscule salle de bains. De petits abris de fortune qui ne les protègent pas de la chaleur de l’été et ne les ont pas aidés à lutter contre le froid de l’hiver.

La faim et la soif

Chaque jour, les Zarii, comme tant d’autres Gazaouis, bataillent contre la faim et la soif, cherchent inlassablement de la nourriture et de l’eau et vont même jusqu’à fouiller dans les poubelles. À la merci des bombardements de l’armée israélienne qui continue, à l’aveugle, de pilonner l’enclave palestinienne, les Zarii ont appris à se méfier de certains points de distribution alimentaire, où les tirs à balles réelles des soldats israéliens et des agents de sécurité tuent chaque jour des dizaines de déplacés gazaouis.

Souad Muhammad Zarii, 57 ans, en parait dix de plus. Assise sur un maigre matelas, la doyenne de la famille témoigne de la souffrance, de la peur et du deuil. Son mari, Mahammad Shawqi Zarii, de trois ans son aîné, est un homme taciturne, qui ne prononce jamais plus de quelques mots. Il raconte par bribes la douleur causée par la perte de son fils aîné, de deux de ses petits-enfants, et l’attente angoissante de nouvelles de son deuxième fils, porté disparu depuis plus de dix jours. « On ne sait pas s’il est mort ou s’il a été capturé par les soldats », murmure-t-il.

 

Ce matin-là, Souad Muhammad Zarii rassemble ses petits-enfants : Mohammed, 13 ans, Souad, 11 ans, et Anwar, 4 ans à peine. Elle donne à chacun une casserole en aluminium. Direction la réserve alimentaire, à 1 kilomètre. Les gamins se mettent en route vers 11 heures pour tenter d’arriver parmi les premiers. Il fait une chaleur accablante. Ils sont pieds nus. Leurs vêtements sont trop épais pour cette température, mais ce sont les seuls qui leur restent.

Sur le chemin, il leur faut éviter les gravats qui jonchent le sol, les obstacles en tous genres, et surtout rester groupés afin de ne pas se retrouver séparés par la foule agglutinée au point de distribution. Mohammed, Souad et la petite Anwar marcheront quarante-cinq minutes avant d’atteindre la Fondation caritative Rafah. Là, sur un terrain entouré de tôles en zinc vieillies et délabrées, sont alignées une quinzaine de grandes marmites d’une capacité de 50 kilos chacune. De quoi nourrir seulement 250 familles, quand plus de 500 attendent déjà leur tour.

La distribution de nourriture commence enfin, après trois heures d’attente. Certains se tiennent debout avec leurs propres faitouts, d’autres avec une boîte, d’autres encore avec une assiette. Mohammed, Souad et Anwar reçoivent une quantité de riz qui ne suffira pas à nourrir la moitié de la famille.

Éviter à tout prix la Gaza Humanitarian Fondation

De retour à Khan Younès, la grand-mère et sa belle-fille jettent dans le peu de riz deux conserves de petits pois et de haricots. Cuisiner est une épreuve supplémentaire. La marmite familiale mijote, posée sur un feu rudimentaire alimenté par des restes d’arbres coupés et de portes de bois défoncées que Hamed, un des fils de Souad Zarii, est allé ramasser un peu plus tôt dans la journée. La fumée épaisse, rendue nocive par les restes calcinés de peinture des vieilles portes, envahit les tentes et brûle les poumons des enfants.

Les adultes mangent peu. À la fin du repas, Anwar et la petite Waad, 2 ans, ont encore faim et se mettent à pleurer. La grand-mère tente de les réconforter en leur promettant des portions plus généreuses pour le dîner. En réalité, il ne reste même pas le quart de cette quantité pour le soir.

Souad Muhammad Zarii poursuit son récit. Elle raconte comment Mohamed, l’un de ses petits-fils, 20 ans, a été pris pour cible par l’armée israélienne un matin, alors qu’il cherchait de la nourriture. « Dès que nous avons entendu les bombardements dans la zone où nous savions qu’il se trouvait, son père, mon fils Fadi, est parti à sa recherche », se souvient-elle. « Fadi a retrouvé Mohammed blessé. Il a essayé de le transporter à l’hôpital, mais un obus israélien les a tués tous les deux. Ils sont morts, comme ça. Côte à côte. »

Désormais, poursuit-elle, « Nous devons, seuls, nous démener chaque jour pour trouver à manger et à boire ». Elle sait que le danger guette ceux qui s’aventurent dans les points de distribution et, depuis des semaines, la famille Zarii évite à tout prix ceux de la Gaza Humanitarian Fondation (GHF), créée par Israël et les États-Unis pour court-circuiter l’ONU.

Les agents de sécurité qui travaillent pour ce programme d’aide humanitaire sont accusés d’utiliser des armes à feu, du gaz lacrymogène et des grenades assourdissantes pour disperser la foule. Des dizaines de personnes – souvent très jeunes – ont été tuées en attendant des vivres.

Ce dimanche 20 juillet, la Défense civile de la bande de Gaza a affirmé que 57 Palestiniens avaient été tués et des dizaines de blessés par des tirs israéliens près d’un point de distribution d’aide humanitaire, dans le nord du territoire palestinien. Pour éviter ces mouvements de foule meurtriers et les balles des services de sécurité privés, les Zarii, comme beaucoup, cherchent des alternatives. « Chaque jour, nous envoyons les enfants chercher une association caritative qui se trouverait à proximité. Nous avons peur de les voir partir, mais sans cela nous ne mangerions rien », déplore Souad Muhammad Zarii.

Un plan de nettoyage ethnique

Depuis plus de vingt mois, les Gazaouis survivent, de déplacement forcé en déplacement forcé. Avec l’aval de Washington qui entend faire de l’enclave palestinienne une « Riviera du Moyen-Orient », Tel-Aviv envisage le déplacement définitif de la population. Un plan de nettoyage ethnique que tous ici réprouvent catégoriquement. « Quoi que Donald Trump et Benyamin Netanyahou disent, nous resterons ici jusqu’à la fin. Nous ne quitterons pas notre terre. Que nous vivions chez nous, sous des tentes ou dans la rue ne change rien. Personne ne quittera Gaza », assène avec détermination Souad Muhammad Zarii, en entourant de son bras, comme pour la protéger, sa petite-fille Souad, qui porte le même prénom qu’elle.

« Avant la guerre, raconte la fillette de 12 ans, j’allais à l’école, je déjeunais avec mes amis, je jouais et le soir je dormais tranquillement… Tout cela n’existe plus. » Son père, Khaled, a disparu, sa mère, malade, ne peut plus se soigner et tous les matins, continue la petite fille, « Je me lève à l’aube pour aller chercher dans les poubelles du plastique et quelques objets que j’essaye de vendre aux gens qui en auraient besoin pour faire du feu ou construire un abri ». Son frère Mohamed, 13 ans, poursuit : « La guerre nous a privés de tout : école, jouets, nourriture et boissons. Il faut que ça se termine, que l’aide humanitaire nous parvienne enfin, que nous puissions retourner à l’école et manger de la viande. » Mohammed veut devenir médecin. « Pour pouvoir soigner ma mère », dit-il avec détermination.

Sous la tente voisine, le troisième fils de Souad Muhammad Zarii enrage. « J’ai tout perdu. Nous avons été déplacés cinq fois et les tirs se rapprochent. Nous allons devoir à nouveau partir. Mais il n’y a plus aucun endroit sûr », affirme Hamed Mohammed Zarii. À 27 ans, ce père de quatre enfants déplore les conditions dans lesquelles la famille survit depuis des mois. Deux de ses filles, âgées de moins de 5 ans, ont perdu l’audition à cause des bombardements. Alors qu’Israël fait traîner les négociations pour mieux poursuivre la guerre, Souad Muhammad Zarii, comme tous les habitants de la bande de Gaza, ne demande qu’une chose : « Un cessez-le-feu pour que nos enfants ne meurent plus. »

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