La difficulté à se loger : sortir de la stigmatisation, construire…

De même que les jeunes et les travailleurs peinent à se loger dans les communes côtières du Pays Bigouden, la crise du logement a pesé sur les élections municipales à Berlin, contribuant à la victoire de Die Linke. Dans les deux cas, la marchandisation du logement est la cause de ces difficultés.

À partir de la situation berlinoise, c’est l’occasion, avec notre camarade Jean-Paul Legrand (Albi), de dépasser la stigmatisation des propriétaires de résidences secondaires et des élus locaux, telle qu’elle a été menée cet été dans certaines de nos communes, en engageant une démarche de conscientisation dans une perspective de dépassement du capitalisme.


La difficulté à se loger : sortir de la stigmatisation, construire une conscience de classe.

La victoire de Die Linke à Berlin constitue un événement politique important. Avec 25,7 % des voix, le parti devient la première force politique de la capitale. Ce résultat intervient dans une Allemagne confrontée simultanément à une crise industrielle, à une progression de l’AfD et à une aggravation des difficultés sociales. Il mérite donc d’être regardé avec attention, sans pour autant lui faire dire davantage qu’il ne dit.
Un parti qui se réclame du socialisme doit partir des préoccupations concrètes de la population. Le logement, les loyers, les salaires, le pouvoir d’achat et les services publics ne sont pas des questions secondaires. Ils constituent le terrain quotidien sur lequel se forme ou ne se forme pas la conscience collective.
Mais cette approche doit être prolongée par une question fondamentale : comment produire les richesses nécessaires à la satisfaction de ces besoins et qui doit contrôler cette production ?
PARTIR DES BESOINS POPULAIRES
Une organisation socialiste ne peut demander aux travailleurs de s’intéresser à la transformation de la société tout en restant indifférente aux difficultés qu’ils rencontrent aujourd’hui.
Le logement en fournit un exemple évident. Lorsque des familles consacrent une part croissante de leurs revenus à leur loyer, lorsque les jeunes rencontrent des difficultés pour se loger et lorsque les retraités ou les travailleurs modestes sont repoussés vers les périphéries, la question du logement devient une question sociale et politique centrale.
En Allemagne, 16,1 % de la population était exposée au risque de pauvreté en 2025 selon Destatis, et le taux atteignait 18,9 % chez les personnes âgées de 65 ans et plus.
S’occuper du logement n’est donc pas s’éloigner de la lutte des classes. C’est partir de la réalité sociale telle qu’elle est vécue.
MAIS LE LOGEMENT N’EST PAS SEULEMENT UNE QUESTION DE REDISTRIBUTION
C’est précisément ici que l’analyse doit aller plus loin.
Encadrer les loyers, développer le logement social, lutter contre les logements vacants ou augmenter les aides peuvent être nécessaires. Mais ces mesures ne répondent pas entièrement à la question : pourquoi une société qui dispose de capacités productives considérables ne parvient-elle pas à garantir à chacun un logement accessible ?
Le logement est devenu simultanément un besoin fondamental et un actif permettant de valoriser du capital.
C’est cette contradiction qu’il faut mettre au jour.
Un logement possède une valeur d’usage : il permet à une famille de vivre. Mais dans le capitalisme, il possède également une valeur marchande : il peut être acheté, vendu, loué, financiarisé et utilisé comme support d’accumulation.
Dès lors, répondre durablement à la crise du logement ne consiste pas seulement à corriger les excès du marché. Il faut progressivement soustraire la satisfaction de ce besoin fondamental à la logique de la spéculation et de la rentabilité du capital.
POUR LOGER, IL FAUT PRODUIRE
Mais cette transformation pose immédiatement une autre question, trop souvent absente des débats : il faut construire les logements.
Pour construire, il faut du foncier, du ciment, de l’acier, du bois, des machines, de l’énergie, des entreprises, des ingénieurs, des architectes et des travailleurs qualifiés.
Autrement dit, il faut développer les forces productives.
C’est ici que le raisonnement marxiste devient indispensable. On ne peut durablement satisfaire les besoins sociaux sans disposer des capacités matérielles permettant de les satisfaire.
On ne distribue pas ce qui n’est pas produit. On ne construit pas des logements sans industrie du bâtiment. On ne rénove pas des millions de logements sans matériaux, sans machines et sans travailleurs.
La question du logement conduit donc nécessairement à la question de la production.
QUI DÉCIDE DE CE QUI EST PRODUIT ?
Le véritable problème devient alors celui du pouvoir économique.
Qui possède les entreprises ? Qui possède le foncier ? Qui finance la construction ? Qui décide des investissements ? Qui détermine les priorités industrielles ? Qui décide quelles technologies seront développées et pour quels usages ?
Dans le capitalisme, ces décisions sont largement orientées par la recherche de la rentabilité.
Or les besoins sociaux et la rentabilité financière ne coïncident pas nécessairement.
Construire des logements très chers dans les secteurs où le foncier est le plus rentable peut être une excellente opération financière. Construire des logements accessibles aux travailleurs peut répondre à un besoin social beaucoup plus important tout en offrant une rentabilité moindre.
Ce qui est rentable pour le capital n’est donc pas nécessairement ce qui est le plus utile à la société.
C’est cette contradiction qu’une politique socialiste doit affronter.
LA QUESTION DES FORCES PRODUCTIVES EST CENTRALE
L’Allemagne fournit un terrain particulièrement intéressant pour cette réflexion.
Son économie traverse une période difficile. Après deux années de récession, le PIB n’a progressé que de 0,2 % en 2025 et la valeur ajoutée manufacturière a encore reculé. L’industrie automobile, la chimie et la construction mécanique sont confrontées à d’importantes transformations.
La question sociale ne peut donc pas être séparée de la question industrielle.
Une politique qui veut répondre aux besoins populaires doit être capable de parler simultanément de salaires et d’industrie, de logement et de production, de pouvoir d’achat et d’investissement, de services publics et de productivité.
Il ne s’agit évidemment pas de produire davantage pour produire davantage. Il s’agit de développer les forces productives en fonction des besoins sociaux.
TRANSFORMER LA PRODUCTION POUR TRANSFORMER LA SOCIÉTÉ
C’est ici que se situe la différence fondamentale entre une politique sociale qui corrige les effets du capitalisme et une perspective socialiste.
La première cherche principalement à mieux répartir une partie des richesses produites.
La seconde pose une question supplémentaire : dans quelles conditions ces richesses sont-elles produites, qui possède les moyens de production et qui décide de leur utilisation ?
Cette question n’est pas théorique.
Elle concerne directement les travailleurs confrontés aux fermetures d’usines, aux restructurations, à l’automatisation ou à l’introduction de l’intelligence artificielle.
Les nouvelles technologies peuvent permettre d’augmenter considérablement la productivité et donc les capacités de production de la société. Mais dans le cadre capitaliste, ces gains peuvent aussi servir à supprimer des emplois, intensifier le travail ou accroître les profits.
La question socialiste est donc immédiatement posée : qui maîtrise ces nouvelles forces productives ?
DU LOGEMENT À L’INDUSTRIE
Le logement permet ainsi de comprendre quelque chose de beaucoup plus général.
Si nous voulons construire des logements accessibles, il faut développer les capacités de construction.
Si nous voulons rénover massivement les logements, il faut développer les filières industrielles correspondantes.
Si nous voulons réduire les factures énergétiques, il faut développer une politique énergétique et des capacités de production adaptées.
Si nous voulons des transports publics accessibles, il faut produire des trains, des bus, des infrastructures et l’énergie nécessaire.
À chaque fois, le besoin social conduit à la question de la production.
Et la question de la production conduit à celle de la propriété et du pouvoir.
Le logement conduit à l’industrie. L’industrie conduit à l’investissement. L’investissement conduit à la propriété. Et la propriété conduit à la question du pouvoir.
NE PAS OPPOSER REVENDICATIONS IMMÉDIATES ET SOCIALISME
Il serait donc erroné d’opposer les revendications immédiates à la transformation révolutionnaire de la société.
Un travailleur qui se bat pour son salaire, un locataire qui refuse une hausse excessive de son loyer ou des salariés qui s’opposent à la fermeture de leur usine défendent des intérêts immédiats. Mais ces luttes peuvent également permettre de faire apparaître les mécanismes plus généraux du capitalisme.
La tâche d’un parti communiste est précisément de relier ces deux dimensions.
Partir du besoin immédiat pour faire comprendre les mécanismes qui l’engendrent. Partir de la lutte pour construire l’organisation. Partir de l’organisation pour poser la question du pouvoir.
C’est ainsi que les revendications quotidiennes peuvent devenir un terrain de construction d’une conscience de classe.
LE LOGEMENT NE DOIT PAS ÊTRE LIVRÉ À LA PRÉDATION SPÉCULATIVE
Le logement constitue à cet égard un terrain privilégié.
Il faut construire suffisamment de logements. Il faut développer le logement public et social. Il faut protéger les locataires. Il faut combattre la spéculation foncière et immobilière.
Mais il faut également agir sur les conditions mêmes de la production du logement : maîtrise du foncier, financement public, capacités industrielles, filières de construction, matériaux, énergie et intervention publique dans l’investissement.
L’objectif doit être clair : faire du logement un droit social effectivement garanti et non un simple support de valorisation du capital.
Le logement doit être construit parce que des femmes, des hommes, des familles et des travailleurs ont besoin de se loger, et non prioritairement parce qu’un investisseur recherche un rendement.
BERLIN : UN POINT D’APPUI, PAS UN MODÈLE TOUT FAIT
Le résultat de Die Linke à Berlin montre donc qu’une force politique peut mobiliser largement autour de préoccupations matérielles concrètes. C’est un élément important.
Mais ce résultat électoral ne permet pas, à lui seul, de conclure à une renaissance du socialisme ou du mouvement ouvrier allemand.
La question décisive est ailleurs : Die Linke parviendra-t-elle à transformer la mobilisation autour des besoins sociaux en organisation durable et en intervention sur les rapports de production ?
C’est à ce niveau que doit se situer l’analyse marxiste.
Le nombre de députés, aussi important soit-il, ne suffit pas à mesurer la reconstruction d’une force socialiste.
Il faut également regarder ce qui se passe dans les entreprises, dans les quartiers populaires, dans les syndicats, dans les secteurs industriels et dans les lieux où se décident les investissements et les restructurations.
RECONSTRUIRE UNE FORCE DE CLASSE
La progression de l’AfD et le succès de Die Linke à Berlin sont deux phénomènes différents. Mais ils s’inscrivent dans une même crise de représentation politique et sociale.
La colère sociale ne produit pas spontanément une conscience de classe. Elle peut être captée par l’extrême droite, transformée en revendication sociale ou rester une protestation électorale.
La question fondamentale est donc organisationnelle.
Qui organise les travailleurs ? Où les organise-t-on ? Sur quelles revendications ? Et dans quelle perspective politique ?
L’entreprise demeure un lieu essentiel parce que c’est là que se rencontrent directement le capital et le travail, que se décident les investissements, les restructurations, les conditions de travail, les salaires et désormais l’introduction des nouvelles technologies.
C’est donc aussi un lieu décisif pour reconstruire une conscience collective du pouvoir économique.
PARTIR DU LOGEMENT POUR POSER LA QUESTION DU SOCIALISME
L’enseignement de Berlin ne devrait finalement être ni « il suffit de gagner des élections en parlant du logement », ni « les revendications concrètes seraient secondaires par rapport à la transformation révolutionnaire ».
Il faut dépasser cette opposition.
Un parti socialiste doit parler du logement parce que les travailleurs ont besoin de se loger. Mais il doit parler de production parce que la société doit être capable de construire les logements nécessaires. Et il doit parler de propriété parce que la production ne peut être durablement orientée vers les besoins si les décisions essentielles restent soumises à la rentabilité du capital.
La question n’est donc pas seulement : comment mieux répartir les richesses produites par le capitalisme ?
Elle est aussi : comment développer les forces productives et les placer sous la maîtrise collective afin qu’elles servent les besoins sociaux ?
C’est là que la revendication immédiate rejoint la perspective socialiste.
Le logement, les salaires, l’énergie, les transports, la santé, l’industrie et les nouvelles technologies ne sont pas des questions séparées.
Ils posent tous la même question fondamentale :
QUI POSSÈDE, QUI PRODUIT, QUI DÉCIDE ET POUR QUI ?
C’est à cette question que doit répondre une stratégie de reconstruction du socialisme qui rassemble les travailleurs et les couches populaires.
Jean-Paul LEGRAND
27 septembre 2026