Bretagne : comment pêcheurs, plaisanciers, agriculteurs, écolos, scientifiques et collectivités locales s’organisent pour faire vivre une démocratie environnementale

Constitué il y a vingt ans, le Parc naturel marin d’Iroise a eu la curieuse idée, pour assurer la protection du vivant, de mettre autour de la table les pêcheurs, plaisanciers, agriculteurs, écolos, scientifiques, représentants de l’État et des collectivités locales qui vivent dans et de ce site exceptionnel. Une tentative de démocratie environnementale qui tient toujours, malgré de gros désaccords.

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C’est un petit monde, au bout du monde. Le Parc naturel marin d’Iroise (PNMI) débute là où les rivières se transforment en abers et bras de mer, où les houles et les tempêtes sculptent les terres en dunes, pointes, îles de renom et en une myriade de rochers, socles de phares ou faiseurs d’épaves. D’une superficie de 3 500 km², cet espace protégé s’étend le long de la côte ouest du Finistère, de la pointe du Raz à Ouessant. Il débute au rivage (à l’exception du goulet et de la rade de Brest) et se prolonge vers l’ouest jusqu’à la limite des eaux territoriales françaises. Il englobe sept sites Natura 2000, la réserve naturelle nationale de l’archipel de Molène et plusieurs sites protégés par le Conservatoire du littoral.

Ce fragment de mer Celtique, grand comme une moitié du Finistère, doit toute sa richesse naturelle à son plateau marin qui remonte des eaux froides et riches, dont tout un écosystème dépend. Y compris humain. Et c’est bien là que réside le problème. D’un côté, il faut laisser prospérer la première forêt laminaire de France, les bancs de maerl (le corail breton), mais aussi les espèces d’oiseaux marins remarquables comme les océanites tempête – petits volatiles vifs et fuselés –, la centaine de phoques gris qui aime prendre le soleil sur les roches reposoirs des archipels de Molène et Sein, ou les deux groupes de grands dauphins sédentarisés au large de la pointe Saint-Mathieu.

L’importance du comité de gestion

Mais dans cette même zone, 80 artisans pêcheurs du cru – au casier, à la ligne, au chalut (pour 27 d’entre eux, un nombre appelé à diminuer) – et 200 navires occasionnels y prélèvent leur part. Sans compter les bâtiments de la Marine nationale, les plaisanciers avec leurs bateaux à moteurs, à voile, parfois sur foils. Les goémoniers font, eux, vivre 650 emplois directs. Quant aux côtes, elles sont le domaine d’activité des ostréiculteurs et mytiliculteurs des abers Wrac’h et Benoît, des pêcheurs à pied, des baigneurs, plongeurs, véliplanchistes, surfeurs et autres marcheurs de longe-côte… À ceux-ci s’ajoutent les agriculteurs et tous les habitants des communes s’étirant dans la bande côtière des 500 mètres dont doit se préoccuper le parc marin.

À sa création en 2007, le PNMI aurait pu se focaliser sur ses missions de connaissance, de protection et de gestion des milieux naturels, remplies par les agents de l’Office français de la biodiversité. Mais les Finistériens à tête de granit ont ajouté une spécificité. Puisque le parc a compétence pour se saisir de toute activité ou projet qui a ou aurait un impact sur les milieux marins, et puisqu’il faut bien que tout ce vivant – animal, végétal et humain – y cohabite, un comité de gestion de 49 membres a été créé pour tenter de faire dialoguer les intérêts souvent divergents de tous ceux qui ont des vues sur cette zone. D’autant que les avis positifs ou négatifs que délivre ce comité de gestion sur des projets peuvent être contraignants, voire bloquants.

Vingt ans plus tard, le bilan que dresse le président du parc de cette tentative de démocratie environnementale est dithyrambique. « Il y a de moins en moins de lieux en France où l’on peut mettre autour d’une même table des représentants des pêcheurs, des usagers, des agriculteurs, des scientifiques, de l’État, des collectivités territoriales et des associations environnementales. Nous, nous le faisons ! On y parvient car on se fonde sur la science et sur la raison », s’enorgueillit le très droitier président du conseil départemental du Finistère, Maël de Calan.

« Ici, on fait de la dentelle de gestion »« rocher par rocher », entend-on chez les représentants du comité des pêches. Un exemple ? La gestion de la langouste rouge. L’espèce, menacée par la surpêche, a fait l’objet de « mesures de gestion » : interdiction de prise entre janvier et mars, augmentation des tailles de capture le reste de l’année… Depuis, le crustacé se porte mieux, tout comme le chiffre d’affaires de caseilleurs qui prélèvent moins, mais plus gros.

Un « état d’esprit breton devrait faire école ailleurs »

« La discussion permanente entre les pêcheurs et nous fait du parc une sorte d’atelier. On mène des projets qui sont étendus au-delà. C’est dû à une stabilité des acteurs. On est tous du coin, ce qui permet de dépasser beaucoup de frontières », relève Martial Laurans, chercheur en écologie halieutique à l’Ifremer, qui part souvent en mer avec des pêcheurs du Conquet pour mener à bien ses études en mer.

Concernant les algues, un système de zones alternant fermeture et jachère a été mis en place dans les forêts de laminaires, même si les ONG dénoncent leur surexploitation par les goémoniers et les méfaits des dragues, chaluts et autres engins de pêche traînants. Une analyse est aussi en cours à propos des herbiers marins de zostères sur les risques liés aussi bien à la pêche qu’au labourage des ancres des bateaux de plaisanciers. Quant aux mammifères marins, des tests de filets sont menés pour éviter que les phoques ne s’y prennent. Pour les dauphins, de plus en plus dérangés par les plaisanciers, trois « zones de protection forte » sont envisagées.

« La protection des milieux passe par l’implication de la population locale. C’est la définition du développement durable. Ça ne marche pas si on décide de Rennes, de Paris ou de Bruxelles », fait valoir Loïg Chesnais-Girard, successeur de Jean-Yves le Drian à la tête du conseil régional de Bretagne. Cet « état d’esprit breton devrait faire école ailleurs », glisse-t-il à destination de la Commission européenne, dont les règlements sont accusés par le comité des pêches du Finistère comme la région de tuer à petit feu la vieillissante flotte artisanale bretonne.

En Iroise, tout est bon, donc, chez les Bretons ? « C’est vrai, on arrive toujours à se parler. Mais ce n’est pas le monde idéal. Entre la pêche, en difficulté depuis trente ans, ou les agriculteurs empêtrés dans les algues vertes et qui soutiennent des projets d’extension d’élevages, chacun essaie de défendre son morceau de viande », pondère Jean-Noël Ballot, qui porte la voix de Bretagne vivante au comité de gestion.

Les associations environnementales finistériennes

L’association, qui gérait la zone naturelle avant la création en 2007 du PNMI, est la seule ONG environnementaliste à y siéger avec Eau & rivières de Bretagne. Deux sièges pour les « écolos », donc, alors que l’État compte au comité de gestion du parc 6 représentants ; les collectivités locales, 11. Les « professionnels de la mer » sont eux 12 ; les « usagers » (plaisance, loisir), 8. Les 9 « personnes qualifiées » (universitaires et scientifiques) complètent le tour de table avec l’élu du Parc naturel régional d’Armorique. Ce rapport des forces en présence fait dire à Christophe Le Visage : « C’est vrai que je peux prendre la parole au comité. Mais mes interventions ressemblent à des monologues. Car on sent bien que les projets soumis pour avis ont été ficelés en amont. Les acteurs économiques publics et privés y font ce qu’ils veulent. » L’ancien haut fonctionnaire d’État devenu porte-voix d’Eau & rivières de Bretagne pointe aussi la « position inconfortable des agents du parc : ils assurent très bien leur mission de police environnementale et de suivi des habitats. Mais leurs études pèsent peu quand le comité a à rendre un avis sur une activité peu réglementée ou directement sous la responsabilité du préfet ».

On sent qu’il ne faudrait pas grand-chose pour faire dérailler ce comité de gestion. Une récente plainte déposée en avril par trois ONG environnementalistes extérieures au Finistère, accusant l’État d’inaction face aux 34 000 oiseaux marins tués chaque année par les activités de pêche, a fait se dresser le comité des pêches 29 et son président Yannick Calvez : « Si le Conseil d’État valide la plainte, ça va casser tout le travail sur les interactions avec les oiseaux marins que l’on mène en commun entre le parc et les 20 pêcheurs partenaires. »

Mais c’est le sujet des « interactions terre-mer » qui est le plus inflammable. Justement la question au cœur du plan de gestion stratégique que s’est fixé le PNMI pour les quinze prochaines années. À Lanildut (nord du parc) et en baie de Douarnenez (sud), deux zones particulièrement touchées par les algues vertes et les fermetures de plage pour cause d’eaux impropres à la baignade, « nous allons mettre en place une mini-gouvernance avec l’ensemble des acteurs économiques, les élus, pour identifier les sources de pression sur les milieux : l’eutrophisation due aux nitrates, aux eaux usées, la présence de bactéries, de médicaments, d’éventuelles pollution chimique… On verra bien ce que nous trouverons. Peut-être aussi des Pfas », avance très diplomatiquement Myriam Sibillotte, directrice du PNMI. « Avec l’idée qu’il ne faut stigmatiser aucune activité. L’agriculture en Bretagne, c’est une chance », prévient déjà Maël de Calan, président du département et du parc.

Les associations environnementales finistériennes dénoncent régulièrement des dérogations trop facilement accordées à l’interdiction d’épandage dans la zone des 500 mètres proches de la côte, comme l’émission d’avis défavorables mais non bloquants concernant des demandes d’extension d’élevages, dont la préfecture peut donc ne pas tenir compte pour donner son feu vert. L’une de ces décisions en faveur de la restructuration d’un élevage porcin et laitier a donné lieu en 2025 à un recours gagnant d’Eau & rivières de Bretagne auprès du Conseil d’État. « On aimerait bien ne pas en arriver au contentieux et avoir des échanges constructifs au comité de gestion », déplore Christophe Le Visage.

En face, Jean-Alain Divanac’h, président de la chambre d’agriculture du Finistère, voit les choses autrement : « Le comité de gestion, c’est un lieu de parole, mais qui a droit de vie ou de mort sur les élevages. On nous prend pour Total ou Bayer, alors qu’il s’agit d’exploitations familiales, qui ont besoin d’évoluer pour continuer d’exister. »

L’étude des interactions terre-mer annonce donc une belle foire d’empoigne. Les représentants des agriculteurs, qui ne comptent pas cirer seuls le banc des accusés, pointent la responsabilité des stations d’épuration sous-dimensionnées et obsolètes des intercommunalités riveraines promptes à créer de nouvelles zones d’urbanisation. Les collectivités renverront peut-être vers les propriétaires de maisons secondaires isolées qui rejettent leurs eaux usées et pluviales dans la nature… Tout ce petit monde breton se retrouvera autour de la même table du PNMI, pour un nouveau grand exercice de démocratie environnementale

 

 

 

 

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